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30/01/2024

Bande d'idiots

On ne sait rien jusqu’à présent de ce qu’est au vrai la poésie, une expression, une connaissance ou simplement un jeu de mots. Mais le peu que l’on sache, et ceci empiriquement, du poète, même du plus inspiré, du plus inspiré surtout, c’est qu’il semble devoir être un peu bête, assez bête pour faire en sorte que sa raison brille par son absence devant la création, et que cette bêtise est une condition sine qua non, de son rendement.

Pouchkine fut un des premiers à faire cette observation paradoxale : « que Dieu me pardonne, écrivait-il, mais la poésie doit être toujours un peu bête. » Au sujet de William Blake, Chesterton écrivit de même : « Ce fut un idiot inspiré ; idiot parce qu’inspiré ! » Byron lui-même ; grand poète tout comme Pouchkine, affirmait que Wordsworth n’était qu’un « idiot dans sa gloire » ; Hugo trouvait que Barbey d’Aurevilly était un « formidable imbécile » et Leconte de Lisle que Hugo était bête comme l’Himalaya ! Ajoutons, si vous voulez, ce que Sophocle disait d’Eschyle : « Ce que celui-ci faisait était très bien, bien qu’il le fit inconsciemment ».

Benjamin Fondane, Rimbaud le voyou (1936)

 

03/09/2023

"... décidé à écrire net, à boire frais et à se tenir gaillard."

 

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Je relis Paul-Jean Toulet. « Les Contrerimes », au hasard et souvent, autrement et encore. (…) A l’âge des aéroplanes et des premiers carnages industriels, l’auteur de « Mon amie Nane » a aimé « L’Art Poétique » de Boileau, le tracé voluptueux des jardins à la française, les taxautos pris sur les Champs-Elysées avec des filles vénéneuses et les paquebots des Messageries maritimes. Par là, il a relevé l’antique tradition de subversion de la laideur établie, décidé à écrire net, à boire frais et à se tenir gaillard. Refusant la poésie prétentieuse et les vers tarabiscotés, il a cultivé un lyrisme simple et mélancolique. « Que tu es loin, mon beau septembre, / Loin comme le Pays, / Quand ses hanches, et le maïs, / Etaient couleur de l’ambre » Classique et fantaisiste, il a réinventé les enjambements, les phrases nominales, les ellipses et les accélérations : « On rit, on se baise, on déjeune… / Le soir tombe : on n’est plus très jeune. »

Las des effusions romantiques, Toulet a congédié les ruines, les gondoles et les parcs ravagés au profit de motifs proches de la vie : la tonnelle fleurie, l’aubergette, la table de bois blanc et les jambons pendus. D’une santé fragile, usé par la vie d’artiste et les abus divers commis avec Curnonsky, Toulet est mort à Guéthary, sur le rivage basque, le 6 septembre 1920. Amateur de règles anciennes, virtuose du vers français, il fut un grand novateur. (…) Merveilles formelles, les contrerimes sont formées de quatrains alternés de huit et six pieds dont les vers s’embrassent, faisant rimer entre eux des mètres différents. « Trottoir de l’Elysé’-Palace / Dans la nuit en velours / Où nos cœurs nous semblaient si lourds / Et notre chair si lasse. » On note l’élision du e muet, qui marque la rigueur de l’auteur des Contrerimes. Mais il y a aussi de la liberté dans ses vers, ainsi que le rappelle Jean-Luc Steinmetz. « Contemporain d’un Apollinaire dont le livre Alcools comporte une pareille observance de l’ancienne prosodie (à égalité avec les audaces du vers libre), Toulet occupe cette marge étroite où la tradition s’autorise maintes transgressions, guère visibles toutefois pour les yeux peu exercés. »

C’est ainsi que Paul-Jean est grand »

 

Sébastien Lapaque, Au hasard et souvent, éd. Actes Sud

 

29/08/2023

Élégie

Il a plu des saumons

le jour où sa mère a été enterrée.

 

Les saumons sont tombés dans l’herbe

au milieu des pierres tombales

 

et se sont efforcés de respirer.

Ils voulaient survivre.

 

Elle en a pris autant qu’elle pouvait

dans ses bras, dans ses poches

 

et a couru vers la rivière

qui coulait à travers le cimetière.

 

Les saumons agonisaient.

La rivière était morte.

 

Elle a plongé dans l’eau.

Elle avait besoin des saumons pour nager.

 

 

Sherman Alexie, RED BLUES (trad. Michel Lederer)

 

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17/07/2023

" On affectionne... "

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On affectionne les choses nettes

la coupe du monde de football

la fatigue, l’hétérosexualité

comme à vélo le mouvement nous

tient debout on se dévore

en commençant par les doigts

on a maints tics qui nous rendent

pitoyable à nos propres yeux

et - quelquefois – célèbre dans le monde

les nuits et les jours ne roulent

jamais assez vite pour assouvir

notre démence mille fées Carabosse

se penchant chaque matin sur

le berceau de nos journées.

 

OÛ ÊTRE BIEN, Jean-Pierre Georges, éd. Le dé bleu

 

25/05/2023

Sur le trottoir...

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Au sortir d'un rendez-vous poétique en hommage à l'éditeur Yves Artufel (de son vivant), cette photo d'anthologie prise devant le tunnel de Perrache où le Gang des Lyonnais a braqué un fourgon il y a longtemps.
De gauche à droite, donc (ou à peu près) : Emanuel Campo, Sammy Sapin, Fabien Drouet, (Chéri-)Bibi, Jean-Baptiste Happe, Grégoire Damon, Pauline Catherinot, Judith Lesur, Yves Artufel !

 

17/05/2023

"Il y allait..."

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Parfois, on lui parlait d'une région où on ne lapidait pas les nymphes.
Il y allait, il en revenait.
Il coloriait de gris un nouveau canton, un nouveau département, un nouveau pays sur le planisphère de son bureau.
On se moquait de lui.
Tant de voyages pour rien.
 
Jérôme Leroy, Le Petit Nulle Part, Aérolithe Editions
 

25/08/2022

Poème de rentrée

L’ENFANT

 

 

il vivra sait-on comment

 

il ira mourir sait-on où

 

 

pour le moment il apprend ses leçons

 

il faut bien qu’il apprenne

 

 

Pierre Tilman (La flute de Marcus)

 

21/07/2022

"En ce moment..."

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- Et à part ça, t’es dans quoi, en ce moment ? Poésie, roman ?
 
- En ce moment, j’fais dans les statuts rigolos sur Facebook. J’fais dans les statuts estivals.
 
- « Estivaux ».
 
- Hé-ho, j’sais ce que j’écris, tout de même…
 

14/07/2022

"des alliés"...

J’ai des alliés
Que je ne connais pas.

J’ai des alliés
Qui me tiennent en vie,
Qui me donnent racine.

J’ai des alliés 
Qui sont à mes côtés,
Qui me prêtent main-forte.

Peut-être que ma vie
Se passe à les chercher.
Je sais, je crois savoir
Un peu quoi je maudis,
Je ne sais pas qui m’aide.
(…)

 

Guillevic

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