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03/05/2016

Lettre de Michaux à Claude Gallimard, 17 janvier 1984

 

" Cher ami,

Je dois - cela va sans dire - vous remercier de votre proposition, qui témoigne hautement de l'attention que vous accordez à mes écrits. L'année dernière déjà dans votre bureau il avait été question de La Pléiade à quoi je vous répondis que cela n'était pas pour moi: en tant que distinction, d'abord, que je préfère éviter, parce qu'elle ferait de moi définitivement un professionnel au lieu de l'amateur que je préfère être et demeurer.

La raison majeure est qu'il s'agit dans les volumes de cette prestigieuse collection d'un véritable dossier où l'on se trouve enfermé, une des impressions les plus odieuses que je puisse avoir et contre laquelle j'ai lutté ma vie durant.

Me libérer de quantité de pages d'autrefois, retrancher, réduire au lieu de rassembler, voilà quel serait mon idéal, au lieu de l'étalement de tous mes textes, qui à coup sûr me dégoûterait et à brève échéance me paralyserait.

Je veux me persuader que j'en ai dit suffisamment pour éclairer et justifier ma décision et vous demande de bien vouloir ne plus songer à ce projet.

Agréez, je vous prie, l'expression de mes sentiments de grande considération et d'amitié. "

H. Michaux

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28/01/2012

"LE BLOC" de Jérôme Leroy

 

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« C’était Brou qui conduisait. Il avait une Fiat Polski verte, une vraie caisse à savon, qui n’avait aucune tenue de route. L’habitacle puait le tabac et l’alcool. Tu montas à l’arrière avec Simon. Le CRS était le seul du groupe à avoir une carrure encore plus impressionnante que la tienne.

C’était un garçon mélancolique qui vivait tout le temps à la caserne de Darnétal, contrairement à nombre de ses collègues. Il en devenait populaire car il était toujours prêt à rendre service pour les astreintes du week-end ou des jours fériés.

Simon était persuadé, sincèrement persuadé, que les Soviétiques allaient franchir le Rhin et que Giscard était un agent du KGB, tout comme Mitterrand. La gauche avait perdu les dernières législatives, celles de 78, mais ça ne le rassurait pas. Il souffrait de fait d’une légère paranoïa et passait ses loisirs à lire dans sa chambrée des magazines de cul comme ses collègues : il n’aurait pas voulu qu’on le prenne pour une tafiole. Mais, dès qu’il se retrouvait seul, il se gavait de romans d’espionnage avec une prédilection pour les SAS que lui prêtait Brou. Pour aggraver les choses, Brou lui prêtait aussi des romans de Saint-Loup et de Jean Mabire.

Il te demanda de sa voix douce ce que tu lisais et sans que tu saches au juste ce qui te prit, tu lui lus un extrait d’ « Union libre » :

Ma femme aux jambes de fusée

Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir

Ma femme aux mollets de moelle de sureau

Ma femme aux pieds d’initiales

Aux pieds de troupeaux de clés aux pieds de calfats qui boivent

Ma femme au cou d’orge imperlé

Ma femme à la gorge de Val d’or

De rendez-vous dans le lit même du torrent

Aux seins de nuit »

Tu fus presque gêné par sa réaction.

Là, au milieu des clients, du bruit de la rue qui couvraient brièvement les conversations à chaque entrée ou sortie d’un client, les yeux du CRS s’étaient emplis de larmes et il répétait mécaniquement :

- Qu’est-ce que c’est beau, qu’est-ce que c’est beau, qu’est-ce que c’est beau.

Depuis, tu lui prêtais ou lui offrais très régulièrement de la poésie. Après Breton, ce fut Alcools qu’il aima moins, René Char qu’il n’aima pas du tout, Verlaine, Rimbaud, Musset. Inexplicablement, Simon eut une véritable passion pour Michaux dont il ne se lassait pas. Bien qu’il t’ait demandé de garder cette dilection secrète, « ils vont se foutre de ma gueule », et que tu n’aies rien dit, cela finit par se savoir.

Jean Emile fut effondré. Il trouvait de très mauvais aloi que l’homme d’action s’émollie avec des vers.

Brou, lui, fut plus tolérant et indiqua que nous étions là dans une vieille tradition occidentale, celle des guerriers poètes. Il parla de Charles d’Orléans ou de Drieu.

Simon, rassuré, n’eut plus à se cacher mais il était très étrange, tout de même, de l’entendre murmurer comme une prière des extraits de Misérable Miracle, alors que vous incendiez au cocktail Molotov la permanence d’un conseiller général communiste du côté du Petit-Quevilly. »

 

« LE BLOC » de Jérôme Leroy (lien vers le site de l'auteur dans la colonne "Passerelles" à gauche), éd. Gallimard, Série Noire.

Une critique du livre par Thierry Marignac, auteur du récent et tout aussi excellent "MILIEU HOSTILE".

Une autre critique du livre signée Christopher Gérard.

Je vous épargne les papiers parus dans la presse traditionnelle, aussi nombreux qu'insignifiants.

 

18/10/2010

Lundi... jour de Tribunal d'Instance sur le mode Michaux

La seconde édition du Cabaret Poétique a tenu toutes ses promesses, hier. Difficile d'analyser un tel cadeau. Je glisse donc un lien vers un premier retour. Le troisième épisode aura lieu le dimanche 5 décembre, toujours à 17h, toujours au Périscope. Qu'on se le dise !

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Rendez-vous dimanche prochain (24 octobre) au Centre Edouard Brenot, à Grigny, dans le cadre du festival Parole Ambulante. J'y croiserai le fer avec Alexandre Dumal et Mouloud Akkouche.

« Je demande la suppression des classes dirigeantes, de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête qu’on appelle la bonne société. Ils fourrent le doigt dans son vieux cul en murmurant que la Société est en péril, que la liberté de la presse les menace ! Eh bien, je tr...ouve maintenant que 93 a été doux ; que les septembriseurs ont été cléments ; que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc et Robespierre un tourtereau.
Puisque les classes dirigeantes sont aussi inintelligentes aujourd’hui qu’alors ; aussi viles, trompeuses et gênantes aujourd’hui qu’alors, il faut supprimer les classes dirigeantes aujourd’hui comme alors, et noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins."
"Je ne comprends plus qu’un mot de la langue française, parce qu’il exprime le changement, la transformation éternelle des meilleures choses et la désillusion avec énergie : c’est merde."

Guy de Maupassant Lettres à Gustave Flaubert, 10 décembre 1877
et 3 août 1878.

12/10/2010

Week-end avec Michaux

Bon, d'accord, sans doute pas le plus sexuel des week-ends. N'empêche que j'en ai ramené ça :

« Mère-tigre… Rien qu’à la voir approcher de l’eau, on lui donne raison en tout, et tort à la vache, à la biche, au daim, aux herbivores.

Solennellement, et religieusement, prête à tout… Le feu de sa soif rend l’eau sacré… Dans la cage cependant, tout est dénuement et l’eau dans le baquet vient d’un affreux robinet rouillé. Mais le tigre est au-dessus du manque.

Le manque, c’est pour toi, le manque et l’agressivité, ce piteux semblant d’audace. »

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« Seigneur tigre, c’est un coup de trompette en tout son être quand il aperçoit la proie, c’est un sport, une chasse, une aventure, une escalade, un destin, une libération, un feu, une lumière.
Cravaché par la faim, il saute.

Qui ose comparer ses secondes à celles-là ?

Qui en toute sa vie eut seulement dix secondes tigre ? »

Henri Michaux

 

29/09/2010

Réponses au questionnaire...

... de Béatrice Brérot qu'elle a envoyé sans doute à une flopée de poètes.

Ca m'a pris au moins dix minutes pour remplir les blancs.

 

-          Quand vous-étiez enfant, rêviez-vous d’être poète, pilote d’avion, facteur, aventurière… ?

 

Jules Verne + Walt Disney. Jules Verne capable d’écrire cinquante pages sur l’affrontement entre deux dirigeables surarmés. Disney dans ce qu’il avait de plus douteux. L’entrepreneur. Le patron. Celui qui a fait briser quelques grèves dans ses studios J

 

 

-          Quel est votre état d’esprit, votre trait de caractère dominant ?

 

Un, deux, trois… soleil ! (rien à voir avec la météo)

 

 

-          Quelle musique écoutez-vous ?

 

Peu de chanson française. A quelques (remarquables) exceptions près. Et puis des gens qui font des choses avec des guitares, des pianos et des micros… des choses dont je serais parfaitement incapable. Dans des langues que je ne maîtrise pas.

 

 

-          Quels livres avez-vous dans votre bibliothèque ?

 

Beaucoup. Moins qu’avant. Plus l’intention de me laisser envahir. J’ai une carte de bibliothèque, sais m’en servir (je connais même des bibliothécaires, je les connais PERSONNELLEMENT, ce qui me permet parfois d’exploser mon quota de bouquins empruntés).

 

 

- Avez-vous un autre métier ?

 

Même pas. La poésie nourrit son homme.

 

 

- Parmi vos 5 sens, lequel est le plus développé ?

 

La télépathie.

 

 

- Avez-vous un sixième sens ?

 

Je n’en ai que trois.

 

 

- Aimez-vous voyager ?

 

Où ai-je rangé ma citation assassine de Beckett sur le voyage ?

 

 

- Pensez-vous, en tant qu’écrivain avoir une responsabilité politique ?

 

On essaye, pour voir ?

 

 

- Quel événement dans l’histoire de l’humanité vous a le plus marqué ?

 

Mon redoublement, en seconde.

 

 

- Quelle rencontre(s) marquante(s) avez-vous faites ?

 

A.D & D.M.

Les auteurs que je relis.

 

 

- Avez-vous, un lieu, une heure, un rituel pour écrire ?

 

En ce qui concerne le rituel, je ne sacrifie que des poulets fumés.

 

 

- Ecrivez-vous au stylo ou au clavier ?

Je laisse le premier fuir sur le second.

 

 

- Quels sont les auteurs, poètes, philosophes, cinéastes… dont vous vous sentez proche ?

 

Disons qu’on se (re)connaît tout de suite.

 

 

- Pensez-vous appartenir à une mouvance poétique ? Si oui, laquelle, si non pourquoi ?

 

Je suis l’enfant naturel qu’a eu Michaux avec Brautigan, mais je ne peux pas le prouver, me manquent des preuves, les tests A.D.N, etc.

Plus sérieusement, j’attends la fin de la Belgique pour me dire définitivement « poète belge » (de vagues origines de ce côté-là).

En tout cas, aussi peu français qu’un Corbière.

 

 -  Comment décririez-vous votre rapport aux mots, à la langue ?

Aïkido.

 

 

- Pour qui écrivez-vous ?

 

Pour quelques-un(e)s. Certain(e)s qui ont beaucoup lu de la poésie. D’autres qui n’en ont jamais lu.

 

 

-          Prenez-vous du plaisir à écrire ?

 

Qu’est-ce que vous croyez ? J’ai des nègres, à l’instar des plus grandes vedettes du foot et du show-biz.

 

 

- Si la poésie devait avoir une forme (ou des formes), laquelle serait-elle pour vous ?

 

Quelque chose en rapport avec la main.

 

 

- Qu'aimeriez-vous que le lecteur retienne de votre poésie ?

 

C’est ça. Un « C’est ça » qui serait une ouverture, un point de départ. Une redécouverte dynamique. Rien d’un constat fermé.

 

 

-          Quand vous-êtes vous vraiment senti écrivain, poète ?

 

A l’instant « T ».

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21/04/2008

What's new, doc ? Cioran !

Jamais fait partie des Cioranophiles, ni des Cioranophobes. Pourtant, j'avoue m'être régalé avec la lecture récente de ses "Entretiens". Au point d'éclater de rire (je ne me paye pas de mots) devant certaines de ces pages.

Pour ceux "qui ne verraient pas le rapport", je recopie les premières lignes du premier entretien:

François Bondy : Comment avez-vous eu cet appartement au sixième étage, d’où l’on a une vue magnifique sur les toits du quartier latin ?

Cioran : Grâce au snobisme littéraire. J’en avais assez depuis longtemps déjà de ma chambre d’hôtel de la rue Racine et j’avais demandé à une agente immobilière de me chercher quelque chose, mais elle ne m’avait rien montré. Je lui ai alors envoyé un livre que je venais de faire paraître, avec une dédicace. Deux jours plus tard, elle m’a conduit ici, où le loyer –croyez-le ou non- vaut à peu près cent francs, ce qui correspond à mes moyens d’existence. C’est comme cela avec les dédicaces d’auteurs. La séance de la signature chez Gallimard, chaque fois qu’un livre paraît, est une chose qui m’ennuyait et une fois j’ai négligé de signer la moitié de mon contingent de livres. Je n’ai jamais eu d’aussi mauvaises critiques. C’est un rite et une obligation. Même Beckett ne peut pas s’y soustraire. Joyce n’a jamais pu le comprendre. On lui avait dit qu’à Paris un critique attend toujours une lettre de remerciement de l’auteur quand il en a dit du bien. Et une fois il a consenti à envoyer à un critique qui avait publié une étude importante sur lui une carte de visite avec ses salutations. Mais l’autre a trouvé cela trop laconique et n’a plus jamais rien écrit sur Joyce.

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Dans un autre registre (et dans un autre entretien du livre), Cioran évoque de façon émouvante la figure d'un ami :

 

Esther Seligson : Quelle a été votre relation avec Michaux ?

Cioran : Je l’ai connu il y a plus de trente ans. Nous nous sommes très bien entendus, et nous avons toujours été amis. Nous parlions des heures au téléphone, et nous nous voyions tout le temps. L’âge en lui ne comptait pas, car il a toujours été vif, combatif, critique et drôle, curieusement épargné par la vie. Je me sentais plus vieux que lui. Il n’avait pas cette amertume qui nous vient avec les années, et je le surprenais souvent en flagrant délit d’optimisme. Il était très railleur et ironique. Il donnait l’impression d’être hors du monde, mais en fait, il était toujours au courant de tout, du cinéma, surtout. Sa vie a été une réussite, puisqu’il a fait exactement ce qu’il a voulu. Il a écrit, approfondi. Ce n’était pas un raté (la plupart d’entre nous le sommes dans une certaine mesure. Pour moi, la réussite est justement d’être un raté, encore que j’eusse pu mieux faire), et c’est pour cela que sa mort n’a rien de triste. (…) Je lui reprochais de s’affliger de la probable disparition de l’homme ; cet aspect naïf de la part d’un être aussi lucide et intelligent me surprenait.

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