06/03/2026
"La foire des ténèbres"
Jim regardait toujours le monde et ne savait pas détourner les yeux. Et quand on ne détourne jamais les yeux, à treize ans on a accumulé vingt ans de visions du monde.
Will Halloway, depuis sa plus tendre enfance, il regardait au-delà, au-dessus, par-dessus ou de côté. A treize ans, il n'avait donc que six ans d'observations.
Dans la prairie, les tentes et la fête foraine attendaient. Elles attendaient quelqu'un, n'importe qui, pourvu qu'il se risque dans le ressac herbeux pour aller vers elles. Les grandes tentes se gonflaient comme des soufflets de forge. Doucement, elles exhalaient un air chargé du remugle de fauves jaunes appartenant à des espèces disparues...
On n'a jamais vu de garçons qui montent les marches du perron, pour sonner à la porte et venir chercher un ami. Ils préfèrent lancer une poignée de boue contre les murs en bois, ou des pommes de pin sur les toits, ou laisser des notes rédigées en termes mystérieux, accrochés à des cerfs-volants abandonnés sur le rebord d'une fenêtre de grenier.
Jim et Will ne faisaient pas exception à la règle.
Tard dans la nuit, quand il y avait à franchir des pierres tombales à saute-mouton, ou des chats crevés à faire glisser dans la cheminée de voisins grincheux, l'un ou l'autre sortait dans le clair de lune et dansait comme sur un xylophone sur le vieux caillebotis aux planches sonores.
Au long des années, ils avaient fini par accorder les planches, abaissant et clouant une planche jusqu'à ce qu'elle donne le la, en relevant une autre jusqu'au fa , pour obtenir un résultat aussi harmonieux que le permettaient les conditions atmosphériques et l'habileté des deux artisans.
L'air esquissé par les pieds indiquait ce que serait l'expédition envisagée pour la nuit.
07:54 Publié dans où je lis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bradbury, ray bradbury, la foire des ténèbres, folio, littérature américaine




















Écrire un commentaire