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30/09/2009

BARDAMU CHEZ LES ELFES

jaworski.jpg

Il était une fois un genre littéraire aussi mésestimé en France que l’Héroïc-Fantasy. Dans ce domaine (comme dans celui de la S-F), on pouvait compter sur les éditions des « Moutons électriques » pour nous faire rattraper le temps perdu. Gageons qu’avec ce « GAGNER LA GUERRE », premier roman de Jean-Philippe Jaworski, la barre a été placée très haut.

Soit Benvenuto Gesufal, assassin émérite de la Guilde des Chuchoteurs de son état, maître espion de son Excellence le Podestat de la République de Ciudalia en sus. Voilà notre (anti) héros qui ne trouve rien de mieux à faire que de… vomir, dès la première page. La navigation maritime ne lui profite pas. « Beauté des horizons changeant et souffle du grand large ? Foutaises ! La mer, c’est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans l’ivresse. » Une pareille entrée en matière est pour le moins inusitée en Héroïc-Fantasy. Jaworski sait donner le ton. Son style à la crudité très travaillée ne tombe jamais dans l’exercice de style médiéval. Pour les besoins de l’ouvrage, Jaworski n’a pas hésité à élaborer un argot original.

Pour résumer, le personnage de Benvenuto Gesufal est une sorte de Ferdinand Bardamu plongé en pleine « Tolkiennerie » (on songe aussi au Capitaine Alatriste, la plume de Jaworski égalant largement celle de Pérez-Reverte). Les complots politiques sont de règle, dans un monde « imaginé » extrêmement crédible. La République de Ciudalia ? On songe autant à Florence qu’à Venise. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur un extrait du « Prince » de Machiavel !

« Gagner la guerre », grâce à son univers riche et cohérent (ni débauche de magie ni anachronisme facile, une gouaille qui fait mouche entre deux adresses au lecteur), convaincra les réfractaires au genre « Héroïc-Fantasy » et surprendra les aficionados de Tolkien (ou mieux, de Gene Wolfe).

Frédérick Houdaer

 

« Gagner la guerre »

de Jean-Philippe Jaworski

Les Moutons Électriques Éditeurs

688 p., 28€

ISBN 978 2 915793 64 2

20/09/2009

"... la vie, mon honorable ami..."

« Devrait être dadaïste celui qui a compris, une fois pour toutes, qu’on n’a le droit d’avoir des idées que lorsqu’on les applique dans la vie – le type totalement actif ne vivant que d’action, son seul moyen de connaissance. Le dadaïste est l’homme qui loue un étage à l’hôtel Bristol sans savoir où prendre l’argent pour donner un pourboire à la femme de chambre. Le dadaïste est l’homme du hasard avec de bons yeux et le coup du père François. Il peut lancer son individualité comme un lasso, et il juge chaque cas suivant la situation. Il se résigne au fait que le monde abrite à la fois des mahométans, des zwingliens, des lycéens, des anabaptistes, des pacifistes, etc. Il voit d’un bon œil la diversité du monde sans s’en étonner pour autant. Le soir, l’orchestre joue au bord de la mer et les putes, qui se balancent sur leurs talons-aiguilles, te sourient en te dévisageant ouvertement. C’est un monde merdique et complètement dingue. Tu flânes comme ça, sans but précis, et tu te fabriques une philosophie pour le dîner. Mais sans crier gare, le facteur t’apporte le premier télégramme qui t’apprend que tous tes cochons sont morts de le rage, qu’on a jeté ton frac de la Tour Eiffel, et que ta femme de ménage a attrapé une carie des os. Tout étonné, tu regardes la lune qui te semble un bon terrain d’investissement, quand le même facteur t’apporte un autre télégramme, annonçant que toutes tes poules ont crevé de la fièvre aphteuse, que ton père, en tombant, s’est embroché sur une fourche et qu’il a gelé, que ta mère a volé en éclats à cause de ses noces d’argent (mais peut-être était-ce aussi la poêle qui est restée accrochée à ses oreilles, je n’en sais rien). C’est la vie, mon honorable ami. Les jours se suivent comme les mouvements de tes intestins, et toi, si souvent menacé d’étouffement par une arête de poisson, tu vis toujours. Tu tires la couverture sur tes oreilles et tu siffles La Madelon (…). Ça, c’est le vrai dadaïsme, Messieurs. »

Richard Huelsenbeck, « En avant Dada » 

 

 

14/09/2009

QUELQUES EFFETS D’ANNONCE

Ma dernière notule est, sans conteste possible, celle qui m’a valu le plus de messages privés depuis la naissance de mon blog. Et après ? Combien de mes amis polardeux, si courageux qu’ils n’ont pas osé commenter publiquement ma critique de Marignac, ont lu, seulement lu le livre dont il était fait mention ?

Pour changer de sujet, quelques effets d’annonce :

a)      Vous voulez savoir à quoi va ressembler « ROCOCO TOKYOÏTE », le roman de Clément Bulle que je fais publier à la fin octobre aux éditions A plus d’un titre ? Cliquez ICI et sachez apprécier les indices. A signaler (ô mystérieuse résonnance avec le paragraphe précédent) que ce même Clément Bulle vient d’écrire un superbe papier sur "RENEGADE BOXING CLUB" de Thierry Marignac (nan, on s’est pas donné le mot) à paraître dans le prochain numéro de « L’INDIC ».

b)      Mon prochain recueil de poèmes devrait sortir pour la fin de l’année. Il est dédié « à Eric Dejaeger, à Renaud Marhic et à Fabienne Swiatly, pour leurs noms difficiles à orthographier ».

c) Quelques nouveaux liens dans ma colonne de "passerelles": Thomas Vinau (aussi jeune que bon, salaud!), et un lien réactualisé (et nécessaire) vers le blog de Jean-Marc Flahaut (auteur du cinquième titre à paraître dans ma collection "A charge", mais chuuut, secret défense).

d) Je viens de me faire Wikipédier (merci à l'ami David).

05/09/2009

"FASCISTE" de Thierry Marignac

“ La perfection d’une histoire consiste à déplaire à toutes les parties et toutes les nations, car c’est une preuve que l’auteur n’en flatte ni n’en épargne aucun et qu’il doit à tous ce qui est la vérité. ”

Bayle

fasciste2.jpg(photo de C. de Benedetti)

 

« FASCISTE » est le premier roman de Thierry Marignac. Il a été publié aux Editions Payot en… 1988 (je relis plusieurs fois la date avant de la noter, j’ai peine à en croire mes yeux tant ce livre fout un coup de vieux à bien des parutions récentes). Si les choses étaient bien faites, ce livre serait mentionné dans les divers panoramas du polar censés signaler les titres phares du polar des vingt dernières années. « Marignac Thierry » figurerait dans les « dicos du noir » en tout genre. Mais que-pouic. Tiens, tiens, et pourquoi donc ?

Si les choses étaient bien faites… Les choses sont très bien faites, d’une certaine façon. Et le talent d’un Marignac (confirmé par d’autres romans) est remarquablement passé sous silence.

« Fasciste » a été publié en 1988 aux Editions Payot (ça va mieux en le ré-écrivant). Combien de temps faut-il pour rendre justice à un livre ? À un auteur ? À un auteur qui n’est pas l’auteur d’un seul livre ?

Si ce premier roman n’a pas pris une ride, son action est datée. Commence en mars 78. On y parle du « Front », un mouvement politique tenu par « L’Ogre ». Il y est aussi question du GUD,  de boxe thaïe (Marignac écrit de belles pages sur ce sujet dix ans avant qu’il ne soit à la mode)...

Par paresse, je copie-colle la quatrième de couv’ du livre : «  Comment peut-on aimer à la fois l’ordre et les concerts de hard-rock, Primo de Rivera et Lénine, l’alcool et les arts martiaux ? Rémi Fontevrault ne se pose pas de questions : il agit. Par  désœuvrement, il adhère au Front, un parti autoritaire et raciste dont il assure le service d’ordre. Il se bat dans la rue, pose des bombes avec ses frères d’armes de l’IRA, tombe amoureux d’une jeune fille BCBG et quelque peu perverse. Et finit par être liquidé par les politiciens du Front, soucieux de respectabilité à l’approche des élections. »

Voilà pour « l’histoire ». Voilà pour une quatrième de couv’ exemplaire (de la pure « prose d’éditeur »). Vingt ans plus tard, il est intéressant d’apprendre la genèse du roman par l’auteur himself en personne :

L’idée de départ correspondait effectivement à l’époque. La montée de l’extrême-droite en France au cours des années 80 était un fait d’actualité brûlante. Comme j’ai commencé à écrire en faisant du journalisme, je m’intéresse à l’actualité, et j’ai toujours voulu écrire des romans en prise avec l’histoire immédiate. Je considère le roman historique, par exemple, comme un hobby de rats de bibliothèque, pas comme un genre. Selon moi, un romancier digne de ce nom se confronte à son époque, prend le risque de se tromper dans sa vision. Sachant qu’il se publie en France des centaines de premiers romans, il s’agissait de se distinguer par une provo. Les années 80 étaient le triomphe des soixante-huitards, le zénith de leur pouvoir, et ils laissaient bien peu de place à quoi que ce soit d’autre. Il s’agissait donc, à la façon punk, d’enfoncer un coin dans la machine ronronnante, de préférence dans le bruit et la fureur. Enfin, personne ne s’attendait à ce que je fasse ça, puisque je venais de « l’underground ». J’ai toujours eu l’esprit de contradiction. Non, très peu de choses ont changé au cours de son écriture par rapport au rêve que j’en avais. La beauté de cette idée, c’était qu’elle donnait tout dès le départ : style, action, esthétique, l’emballant dans un bloc compact, à prendre ou à laisser. Le raffinement de cette idée, c’est qu’elle offrait des possibilités infinies d’ironie vis-à-vis de son propre lyrisme.

 

Ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains. Il n’a été écrit que pour quelques uns. Autrement dit, déconseillons-le à de nombreuses personnes : aussi bien aux émules de Maxime Brunerie (j’imagine mal un « z’identitaire » apprécier un ouvrage aussi fin et cruel… il n’est que de parcourir les blogs de cette mouvance… à chaque fois qu’un Drieu ou un Nietzsche y est cité, c’est au prix d’une lecture singulièrement pauvre, tout est vu-déformé par le plus petit bout de la lorgnette possible)… qu’aux émules de Didier Daeninkx (dois-je copier-coller l’essentiel de la parenthèse précédente, en me contentant de changer quelques termes ?).

Bref, l’écriture de « Fasciste » a coûté cher à Thierry Marignac… qui a quand même trouvé le moyen d’écrire d’autres livres (il en sera question plus tard sur mon blog).

Je ne sais plus qui a écrit qu’on mesurait la valeur d’un livre  au nombre d’ouvrages que celui-ci annulait, rendait caduque, etc. Nous y sommes. « Fasciste » annule nombre de romans écrits sur le sujet (jusqu’aux récentes « Bienveillantes », oserais-je rajouter). Les confrères de Thierry Marignac ne lui en seront pas reconnaissants. 

 

P.S: Une autre critique sur "Fasciste".