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06/03/2026

"La foire des ténèbres"

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Jim regardait toujours le monde et ne savait pas détourner les yeux. Et quand on ne détourne jamais les yeux, à treize ans on a accumulé vingt ans de visions du monde.
Will Halloway, depuis sa plus tendre enfance, il regardait au-delà, au-dessus, par-dessus ou de côté. A treize ans, il n'avait donc que six ans d'observations.

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Dans la prairie, les tentes et la fête foraine attendaient. Elles attendaient quelqu'un, n'importe qui, pourvu qu'il se risque dans le ressac herbeux pour aller vers elles. Les grandes tentes se gonflaient comme des soufflets de forge. Doucement, elles exhalaient un air chargé du remugle de fauves jaunes appartenant à des espèces disparues...

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On n'a jamais vu de garçons qui montent les marches du perron, pour sonner à la porte et venir chercher un ami. Ils préfèrent lancer une poignée de boue contre les murs en bois, ou des pommes de pin sur les toits, ou laisser des notes rédigées en termes mystérieux, accrochés à des cerfs-volants abandonnés sur le rebord d'une fenêtre de grenier.
Jim et Will ne faisaient pas exception à la règle.
Tard dans la nuit, quand il y avait à franchir des pierres tombales à saute-mouton, ou des chats crevés à faire glisser dans la cheminée de voisins grincheux, l'un ou l'autre sortait dans le clair de lune et dansait comme sur un xylophone sur le vieux caillebotis aux planches sonores.
Au long des années, ils avaient fini par accorder les planches, abaissant et clouant une planche jusqu'à ce qu'elle donne le la, en relevant une autre jusqu'au fa , pour obtenir un résultat aussi harmonieux que le permettaient les conditions atmosphériques et l'habileté des deux artisans.
L'air esquissé par les pieds indiquait ce que serait l'expédition envisagée pour la nuit.

 

27/02/2026

"C'est pas drôle..."

"- C'est pas drôle de travailler, disait Annette. Quand on est espionne on boit du champagne et on tire des coups de revolver, c'est la vraie vie ça.
- Ah la la, dit Polo, jte vois en train de tirer des coups de revolver, tu casserais la bouteille de champagne, mais tu descendrais pas ton homme, peuh.
- Oui, mais j'aurais appris, dit Annette."

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Eclairé au gaz, la boutique de Mme Dutertre clignotait dans la longue obscure rue Casimir-Périer, clignotait faiblement comme un oeil myope. De loin on pouvait prendre cela pour une mercerie miteuse avec un rayon de bonbons sales et un rayon de cahiers. De près, y avait pas d'erreur, c'était un asile de l'intelligence et de la culture et de la civilisation. Eclairée au gaz, Mme Dutertre proposait aux quelques rares amateurs de cette province le sel de toute bibliothèque qu'est un vieux bouquin.

un rude hiver,queneau,raymond queneau,le havre

Lorsqu'il arriva chez son frère, les invités se trouvaient déjà là, Nantout, Sacqueville, Duplanchet et leurs dames, et une fille, Mlle Duplanchet. Les fils étaient à la guerre. Les hommes menaient grand train autour d'absinthes. On parlait de l 'avenir du port du Havre, du chemin de fer de la Seine-Maritime et de la perfidie des Rouennais qui faisaient tout pour empêcher le dit chemin de fer d'être construit. Après les saluts d'usage, Bernard se joignit à la discussion avec fougue. Ce n'était d'ailleurs pas une discussion, car tout le monde s'accordait sur le bien fondé des revendications havraises, mais plutôt une série d'invectives contre l'oppression du chef-lieu de département.
L'élément mâle et l'élément femelle ne se conjuguèrent que pour se rendre à table, autour de laquelle ils se rangèrent en ordre alterné. Bernard était assis entre Mlle Duplanchet et Mme Sacqueville. Tandis que la conversation générale se portait sur les empoisonnements provoqués par l'absorption d'huîtres, lui, silencieux, noyait ces malheureux lamellibranches sous un flot de vinaigre parfumé d'échalotes.

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25/02/2026

Atelier d'écriture

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Préparation de l'atelier d'écriture "CONSTRUIRE UN PERSONNAGE" (d'une durée de six heures, pour adultes) prévu aux Artisans de la Fiction (Lyon) le samedi 28 mars (aussi bien en présentiel qu'en distanciel).

Tous les détails sont ICI.
 

16/02/2026

"S'il est vrai..."

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S'il est vrai que le caractère d'un homme penche dans le sens du bien en fonction du plaisir, du degré de bonheur et de la qualité de tendre amour dont il a joui durant l'enfance, alors je devrais avoir le caractère le plus noble et le plus magnifique du monde. Personnellement, je pense être la preuve vivante de cette affirmation. Toutefois, un nombre surprenant de personnes sont d'un avis contraire.

George Sanders

 

 

16:48 Publié dans où je lis | Lien permanent | Commentaires (0)

09/02/2026

"Le 14 janvier 1929..."

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M. Pomone causait pas tellement. C'était un renfermé, un homme qui avait en tête des pensées trop originales pour aller les déballer comme ça à des gens qui n'auraient pas compris. Seuls, certains privilégiés, uniquement des buveurs de "verte", de l'avis général plus réceptifs, plus ouverts au pittoresque, avaient droit, de temps en temps, à "l'histoire".

Ces soirs-là, Pomone baissait le rideau de fer, sortait du frigo un Borsalino dans une housse et une bouteille de whisky - boisson complètement extravagante au carrefour Tombe-Issoire - "Red Label". Ayant coiffé le feutre italien et versé la boisson américaine dans un verre qui ne servait qu'à cette occasion - et qu'il rangeait ensuite sur l'étagère du haut -, il racontait en une heure douze minutes très exactement le massacre de la Saint-Valentin. Jamais plus longtemps et jamais autre chose.

- Le 14 janvier 1929, il neigeait et un vent glacial balayait sans interruption les rues de Chicago. Dans un garage de North Clark Street, numéro 2122, sept hommes attendaient un chargement de whisky "Old Long Cabin", à cinquante-sept dollars la caisse. Appartenant à la bande de Georges "Bugs" Moran, ses hommes...

Il racontait la Saint-Barthélémy du crime avec des émerveillements d'enfant, dégustant comme un roudoudou le nom de certains voyous (Hymmie Weiss le ravissait) ou de certaines armes (Thomson, calibre 11, 43) ronronnant à la saga d'Al Capone. Ses yeux liquoreux et striés de vieux bibard retrouvaient un éclat - qui s'éteindrait au bout d'une heure et douze minutes (...).

- Le 14 janvier 1929, il neigeait et un vent glacial balayait sans interruption les rues de Chicago...

 

Michel Audiard

 

07/02/2026

"Un bon poète..."

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Un bon poète n'est pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles.

Malherbe

 

03/02/2026

"La prochaine fois..."

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La prochaine fois que je tombe amoureuse, je prends mes précautions, s'était-elle dit.
En même temps qu'elle se promettait un autre truc. Qui était que plus jamais elle ne sortirait avec un écrivain : même charmant. Même sensible. Plein d'imagination. Même chouette. Parce qu'un écrivain, au bout du compte, ça ne vaut pas grand-chose. Ça coûte trop cher, côté affectif et en plus c'est trop compliqué à entretenir.
C'est comme d'avoir un aspirateur qui n'arrête pas de tomber en panne et qu'il n'y a qu'Einstein à savoir le réparer.
Non. Son prochain amant, ce serait un balai.

Richard Brautigan, Retombées de sombrero

 

29/01/2026

Foederis Arca

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Le Foederis Arca se fait aisément reconnaître. Il est amarré entre une grosse tartane de sel et un vieux brick espagnol qu'il domine de sa mâture à moitié repeinte. Pendant le voyage de retour, le mauvais temps avait arrêté les travaux de propreté. C'est humiliant de partir ainsi bariolé : mâts de perroquet au blanc de céruse et vergues hautes immaculées avec fusées vert amande, et bas-mâts encore sales. Un drôle d'effet. Les gens du métier n'ignorent pas qu'on repeint de haut en bas, mais, comme ça, au premier coup d'oeil, on dirait une pourriture venant des racines et qui bientôt va gagner les rameaux encore vifs.
Cette vision d'un gréement végétatif ne troubla pas longtemps le capitaine qui avait l'imagination courte et bientôt rappelée à l'ordre.
 
Jacques Perret 
(Editions Le Dilettante)
 

 

24/01/2026

Remise à niveau (english) #199

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