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16/07/2017

"Pour saluer Giono"

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Extraits :

« - Il faudrait qu’on aille demander un article à Giono.

- Tu le connais Giono ?

- Non.

C’est faux. Giono nous le voyons tous les jours déambuler par Manosque, allant à la poste ou s’installant au café-glacier sur la terrasse pour contempler d’un œil inexpressif l’immensité de ce qu’il fomente. L’œil bleu de Giono, principale caractéristique de son visage, est comme celui des menons cornus des grands troupeaux. Nous le savons déjà très bien pour l’avoir si souvent contemplé à la dérobée : vide, vacant, anodin, ne voyant volontairement personne mais voyant tout. Toute sa vie, Giono promènera par Manosque ce regard objectif mais qui trie ce qu’il veut du spectacle du monde. Un jour, il me citera cette phrase du peintre Paul Laurens qui le dessine tout entier : « Aujourd’hui, je ne vois que les cravates ». »

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« Giono s’avançait (…). Mais le bruit qu’il faisait en écartant les feuilles mortes était insolite. Mon regard s’arrêta à ses pieds. Il portait d’admirables chaussures cramoisies resplendissantes de cire transparente comme les meubles d’autrefois. Seulement ce n’était pas des chaussures. Je pensais aussitôt aux poulaines du Xvème siècle qui figuraient sur les illustrations des contes de fées, mais ce n’était pas non plus cela. Ces chaussures d’une longueur démesurée n’avaient pas de semelles. C’est ce qui produisait ce bruit insolite parmi les feuilles mortes. Elles étaient faites d’un seul ensemble de cuir embouti et sans couture apparente. Mais ce qu’elles avaient de plus étrange, de plus déroutant pour un enfant comme moi qui vivait dans la plus banale des médiocrités, c’était leur forme : au lieu d’être bien à plat au ras du sol et de se terminer là en un pointu vaguement arrondi comme tous les souliers bons et mauvais que j’avais vus jusqu’ici, soudain elles rebiquaient du bout, elles se recourbaient en langue de belle-mère, elles s’enroulaient sur elles-mêmes pour s’achever en une spirale impertinente en corne de bélier qui défiait l’utilité et la raison. (…)

Ces chaussures que portait Giono vers mil neuf cent trente-trois, trente-quatre, m’ont valu le scepticisme de tous. Pourtant, j’ai parlé à leur propriétaire, bien plus tard, de ces poulaines recourbés, objet de mon premier émoi pour lui. Il n’a pas hésité une seconde :

- Mais oui ! Tu te le rappelles ? C’étaient des mowglis du Tibet ! Alexandra David-Neel les avait donnés à Maria Borrely qui m’en avait fait cadeau. Malheureusement ils étaient conçus uniquement pour marcher sur les bouses de yack. Tu sais naturellement qu’au Tibet, les bouses de yack sont si nombreuses qu’on n’y touche pas terre. Malheureusement ici, entre les cailloux de mon chemin  et l’asphalte du boulevard de la Plaine, il n’y a pas de place pour des bouses de yack. Au bout de quinze jours, mes mowglis étaient fichus. Ce qui explique que tu sois le seul à les avoir remarqués.

Les spécialistes de Giono ont toujours prétendu que lorsque celui-ci donnait un tel luxe de détails, c’est qu’il mentait à tout va. Voire…

Lorsque (…) je parlais à mon ami Jacques Michel de ces mirobolantes poulaines que j’avais vues en sa compagnie, il eut ce rire amusé et un peu insultant (…) « Ou tu es fondu, ou tu inventes, ou tu veux te faire remarquer. »

Je n’insistai pas. Mais je suis têtu, précis et obstiné. Tel jour de 1982 où nous passions à cet endroit où Giono m’était apparu avec ces poulaines, je (…) fis confidence à Aline, sa fille, de ces premiers émois d’un enfant de 13 ans devant la magnificence du poète mis en gloire par ces chaussures sacrées. Elle s’écria :

- Mais qu’est-ce que tu racontes ? Mais tu es encore plus menteur que mon père ! Papa n’a jamais porté de telles chaussures ! Et il n’a jamais rencontré Alexandra David-Neel ! »

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«  Il me lut de cinq à huit heures du soir, un bon tiers de La Chartreuse de Parme. Il était dans un état d’enthousiasme indescriptible.

Il s’interrompait de temps à autre pour me faire partager ses état d’âme :

- Tu comprends, je me suis dit : Mais qu’est-ce que tu fais, salaud, à écrire des livres que tu sais déjà faire ? À te salir avec l’époque ? Attaque-toi un peu maintenant aux livres que tu ne crois pas savoir écrire ! Et puis (…) ne crains pas d’utiliser ces imparfaits du subjonctif que tu croyais indigne de toi ! Ils te donneront ce que tu ne peux atteindre avec aucun autre temps : l’insolence !

Ici sans doute se laissait-il emporter par un regret furtif, car je ne sache pas que ni avant ni depuis il ait jamais beaucoup utilisé ce mode ni ce temps (…).

En me reconduisant, comme à l’ordinaire, la main sur mon épaule il me dit encore :

- Et ce qu’il y a de plus prodigieux, c’est qu’il n’y a pas de chartreuse à Parme ! Tu comprends ? À partir de là tout est permis et, tu vas voir, je vais tout me permettre ! »

 

20/02/2013

Italia # 6

 

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- Finalement, avec ton trip "Italia par ci, Italia par là", t'es aussi con que Stendhal !

- Ben... merci.


23/01/2012

LA FRANCE N'EXISTE PAS (extrait d'un looooong chantier poétique en cours)

Jeanne d'Arc est tombée dans le trou

au milieu de la table

elle y a disparu

emportant avec elle nappe et couverts

avant que l'oncle n'ait eu le temps de servir l'apéro

à moi de jouer maintenant

comment mettre tout cela

à ma main ?

je cherche avec qui commencer

avec quelle couronne

tombée

ramassée

volée

faire sonner le début du premier épisode

je crains les génériques trop longs

pleins de prénoms et de chiffres

je réfléchis à la première bouse de cheval

au premier crottin

dans lequel flanquer mon gaulois d’ancêtre

je subodore le système D requis

pour sauver sa peau au Moyen-Âge

le jeu des chaises musicales

reste de toutes les époques

pour ceux qui ont la chance d’avoir des chaises chez eux

et tous ces artistes officiels

qui n’ont pas toujours manqué de génie

pour servir leurs maîtres

ne m’inspirent qu’une moue polie

je sais bien que

pour finir grand jardinier de Versailles

il vaut mieux naître déjà fils de grand jardinier

j’ai toujours su que les jardiniers étaient des putes

et des fils à papa

au point où j’en suis

de ma relecture

je file tout droit aux incontournables

Napoléon pour commencer

Napoléon qui s’auto-proclame empereur

qui s’auto-sacre

le saint patron de tous les écrivains qui s’éditent à compte d’auteur

et pourquoi pas ?

j’oublie ceux qui l’ont maudit dans toutes les langues

j’oublie les produits dérivés

 

(...)

 

et à Lyon

où je vis aime et écris ?

à Lyon

les Canuts se sont battus

les Canuts ont perdu

et beaucoup de choses qui ont été écrites à leur sujet

relèvent de la très mauvaise littérature

 

(...)

 

dans les années 70

du vingtième siècle

un président de la république française

pond une anthologie de la poésie française

c’est dire s’il est cocu

et malade

 

(...)

 

et il y a tout ce qu’on n’apprend ni en cours d’histoire

ni en cours de français

Casanova

devenu Maçon à Lyon

qui écrit ses Mémoires dans la langue de Poquelin junior

(...)

 

F.Houdaer

08/03/2009

Parce que c'était lui...

« Notice sur la vie et les ouvrages de Henri Beyle dit Stendhal rédigée en 1854 par son cousin Romain Colomb »

Qui est Romain Colomb ? Un lyonnais fonctionnaire des Impôts qui, sans jamais se prétendre historien, nous a laissé de précieux écrits consacrés à son cousin : Henri Beyle dit « Stendhal ».

« Un jour, quelque écrivain de talent s’occupera de Beyle ; j’aurais mis les matériaux sous ses yeux (…). Mon ambition se bornera à avoir été pour lui un chroniqueur sincère. »

L’homme nous narre l’enfance de celui dont il a été « le premier ami », à commencer par leurs attentats de jeunesse (tirer au pistolet sur un « arbre de la Fraternité »). Devenu l’exécuteur testamentaire de Stendhal, Colomb fera graver sur son monument funéraire la mention « Milanais », l’écrivain ayant « abdiqué sa qualité de français » dès 1840 pour quelques obscures raisons politiques.

Toute une vie… Que Beyle batte la campagne (d’Italie, de Russie) ou le pavé parisien, son cousin est toujours là pour nous le montrer en train d’accumuler le matériau indispensable à sa future œuvre… mais pas seulement. Le Stendhal qu’il nous dépeint aime aussi à « défigurer son nom, en y ajoutant quelque lettre », à « s’attribuer  un titre ou une profession supposés », à passer pour une « fashion victim » à juste titre ou pour un « hypocrite méchant » sans jamais l’être réellement. Oui, Stendhal voit s’évanouir sa fortune en même temps que celle de Napoléon, et il prend « gaiement la chose », oui, il survit en signant des articles littéraires pour des magazines anglais, oui, il rédige une statistique du Sacré Collège afin d’aider Charles X à faire élire un pape français, oui, il ne voit absolument pas venir certains bouleversements politiques majeurs, oui, il lui arrive de « hurler avec les loups » aux dires même de son cousin, et cela ne l’empêche pas de se juger sévèrement dans le même temps (on songe à Drieu), « au fond, cher lecteur, je ne sais pas ce que je suis ; bon, méchant, spirituel, sot. Ce que je sais parfaitement, ce sont les choses qui me font peine ou plaisir, que je désire ou que je hais. », oui, Stendhal reçoit plus de ses amis qu’il ne leur donne, bien qu’il rende « le bâillement impossible dans le salon où il se trouve », oui, il enchaîne les séjours italiens et s’aperçoit… qu’il va avoir cinquante ans, oui, il rêve de recevoir la croix de la légion d’honneur en qualité « d’administrateur » et s’avoue blessé de la décrocher comme écrivain…

Oui, Romain Colomb aime son cousin, et il est conscient de sa valeur, mais jamais il ne sombre dans l’hagiographie. Oui, d’une certaine façon, Colomb n’a pas démérité de Stendhal.

F.Houdaer

« Notice sur la vie et les ouvrages de Henri Beyle dit Stendhal rédigée en 1854 par son cousin Romain Colomb »

Éditions À Rebours

170p., 17 euros

ISBN : 2 915114 03 X

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23/01/2005

Anouilh et Audiberti, champions du monde

Recopiées dans mon disque dur depuis belle lurette, ces phrases somptueuses signées Anouilh et Audiberti. Question: où les ai-je repêchées ? Ce n’est pas un jeu… Je l’ignore vraiment.  Qui me rafraîchirait la mémoire ?        

“ Je veux que tout redevienne difficile, qu’on paie tout soi-même, l’amour et la liberté, et que ça coûte cher. ” 

Jean Anouilh

               

“ La rage de découvrir une droite et une gauche dans le strict domaine du style ne se recommande, certes, d’aucune science, d’aucune méthode. Il n’est pas interdit, néanmoins, de constater que l’aisance, la fluidité, disons “ aristocratique ” de la plupart des écrivains du XVIIIème siècle, reliées à la prose incolore et suprêmement aisée de Fénelon et de Mme de La Fayette , se prolongea jusqu’à nous dans un certain ton élégant, désinvolte, volontiers bâclé, où se restitue le langage parlé d’une bonne société altière et bien-disante. Cette formule rassemblerait à la fois Lamartine, Alfred de Musset, les gens qui écrivent leurs mémoires, tous ceux qui pratiquent un rythme moralement “ impair ” à la fois coulant et entrecoupé, talon rouge même si le signataire s’appelle Verlaine. A cette formule s’opposerait le martèlement laborieux, cordonnier, forgeron, “ prolétaire ” de certains, Michelet, Hugo, Péguy. Ceux-là, par une sorte de hantise matérielle et carrée de la phrase, quels que soient par ailleurs les souffles qui les portent, ceux-là suggèrent la C.G .T. Chateaubriand est à cheval sur eux et sur Talleyrand. Ces forgerons prosodiques engendrent Jaurès. Zola frappe à leur porte. Ils montrent sans cesse leurs bras, leur sueur. Ils ont, au moins, un prédécesseur, Bossuet. En effet Bossuet, comme Hugo, fait valoir le muscle. Il brandit le marteau. Mais Stendhal (…), comme Saint-Simon, tout en passant sa vie à écrire, donne l’impression qu’il n’en a pas le temps, requis par des rendez-vous, des bains à prendre, des pédicures, des archevêques. Leconte de Lisle, travaillant ses vers sous un étau, serait un écrivain de gauche. De droite, Jean Paulhan, pour autant qu’il feint de pondre du bout des doigts. De droite aussi Drieu La Rochelle , toujours à la limite de la faute d’orthographe, par dandysme subtil, par brillant laisser-aller. Mais cette division, je le répète, n’a quelque sens qu’en cuisine écrivassière pure. ”

Audiberti

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