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12/03/2018

Sur le tranchant

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Kurosawa & Mifune

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Commentaires

Extrait de la nouvelle « Ken » de Yukio Mishima
"Jirô s’était définitivement débarrassé de ce qui lui restait d’une enfance ordinaire. Opposition, mépris, dégoût de soi-même parfois, mollesse, émotivité, tout ça il le rejetait. Il lui fallait conserver le sens de la pudeur, mais il abandonnerait dorénavant toute la fausse honte paralysante.
Il rejetterait tous les « j’aimerais bien… » pour les remplacer par des « je dois… », en en faisant sa règle de vie. Voilà ce que devait être désormais sa conduite.
Il allait tout centrer sur le kendô. Le sabre était un cristal taillé, monolithe de forces claires et vives. Lorsque l’esprit et le corps, bien affilés, se figent en un faisceau de lumière, ils prennent alors d’eux-mêmes la forme du sabre… Tout le reste n’était qu’insignifiante trivialité.

L’homme n’a en fait que deux possibilités : être fort et droit, ou se donner la mort.

Jirô était né à une époque vraiment étrange : en effet, concentrer ses forces spirituelles dans une activité unique, pouvoir s’intéresser à autre chose qu’à des stupidités, avoir des désirs simples et sobres, ces qualités banales, s’il en est, ne s’en présentaient pas moins comme des faits rares et isolés dans notre société.

Il eut pourtant le pressentiment qu’un moment magnifique approchait. Quoi ? Il n’aurait su le dire. (…) Autrefois une fine lame du kendô aurait appelé cet instant : « sensation du danger imminent ».

On dit traditionnellement dans le kendô que dans la tenue du sabre la main gauche doit se comporter comme si elle serrait un parapluie ouvert et la main droite comme si elle manipulait un œuf. Combien de temps peut-on tenir à la fois un parapluie ouvert et un œuf ? Essaie un peu pour voir ! Au bout de trente minutes environ tu lâcheras le parapluie et tu écraseras l’œuf ! »

Dès le lendemain les stagiaires s’entraîneraient jusqu’à tomber d’épuisement. Jirô voulait leur faire goûter cette sensation de renouvellement qui survient après l’anéantissement de soi et dans laquelle on sent, comme une aube qui s’éveille, quelque chose de merveilleux poindre au fond de son corps. Sensation qu’au moins lui connaissait bien.
« Nous sommes venus ici pour souffrir ! Pas pour nous distraire. Mettez-vous bien cela dans la tête ! »
Et c’est ainsi, par ces mots décisifs, que Jirô clôtura son discours inaugural.


Le temps s’écoula. Avec quelle lenteur !... Mibu ressentait intensément en lui la douleur de Jirô blessé dans son orgueil. C’était bien la première fois depuis qu’il était né qu’il éprouvait avec autant d’évidence la souffrance d’autrui.
Le chant des cigales résonnait en lui comme si les insectes avaient envahi ses oreilles. Même le cérumen hurlait. Un sentiment de haine l’envahit, mais cette haine n’était pas spécialement tournée contre Kagawa. Il crut y découvrir – et cette formulation était sans doute étrange – quelque chose d’immense, de « public ». La haine ne rétrécissait pas son cœur, mais l’élargissait à l’infini, l’écartelant presque.
Quelque chose d’intense, de juste et de pur venait d’être sali."

Écrit par : Emanuel | 12/03/2018

Magnifique extrait. Merci, Emanuel !

Écrit par : Houdaer | 13/03/2018

"L’homme n’a en fait que deux possibilités : être fort et droit, ou se donner la mort." Autre possibilité : accepter sa fragilité. Seule manière d'être authentiquement vivant, pour Tarkovski. La force étant pour lui associée à la dureté, à la mort... Mishima ira, ceci dit, au bout de sa logique, en se donnant la mort en public, manière de montrer sa force... ou peut-être de céder à un impératif de jouissance... Complexe !

Écrit par : Bouisset | 15/03/2018

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