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07/10/2026

"La Billebaude" (deuxième extrait)

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Après des journées comme celles-là où tout était réuni pour me saoûler de bonheur, il était dur de retrouver la salle de classe et l’instituteur, d’abord parce que pendant vingt-quatre heures on avait été libre et qu’il fallait obéir, se mettre en rang, se lever, s’asseoir sur ordre, se taire et rester enfermés ; et aussi parce que pendant toute une journée on avait employé pour se faire comprendre le langage naturel, celui que le maître appelait “patois”, et d’un seul coup, il fallait rayer des mots de son vocabulaire, les plus significatifs, et modifier certains de ceux que l’on servait, et les modifier si profondément et si maladroitement qu’ils devenaient mous comme chique, plats comme cancrelat et fades comme panade.

Il ne fallait surtout pas dire “J’ai mangé des treuffes” mais “J’ai mangé des pommes de terre”. “Pommes de terre”, trois mots à la place d’un seul et si parfumé ! Il ne fallait pas dire “L’alezane encensait au mitan de la sommière”, mais “La jument rouge à crinière blanche agitait la terre de haut en bas au milieu du chemin forestier”. Il ne fallait pas dire “J’en suis revorché” mais “J’en suis bouleversé, non pas “Les salades trésissent, mais “Les salades commencent à sortir de terre”. Sept mots au lieu de trois ! Non pas “Les treuffes revâment” mais “Les pommes de terre germent à nouveau en terre et font de nouveaux tubercules”.

Etait-ce là cette concision et cette clarté, qualité primordiale de la langue française, dont on nous rebattait les oreilles ? 

Dans la construction des phrases, il fallait tout raboter, tout édulcorer. Au lieu de dire “Heureux que j’étais de retrouver mon taborgniau”, il fallait écrire “Comme j’étais heureux de retrouver ma petite chambre”.

On arrivait ainsi, et c’était le rêve de l’instituteur, à prendre le style administratif ! Je me souviens avoir été rabroué pour avoir écrit “Le vin du Midi ne vaut pas tripette”, alors qu’il eut fallu dire “Le vin du Midi est de mauvaise qualité”. Honte à celui qui écrivait “Mon grand-père aime à dire des goguettes”. Il fallait écrire “Mon grand-père aime à plaisanter” ; et c’était bien dommage parce que “goguer”, Littré le note bien, signifie en français “Dire de grosses plaisanteries”.

(...) Il ne fallait pas dire à un camarade “Coye te don !” mais “Tais-toi donc” ; or, “se coyer” vient de mot “coi”, muet. “Se tenir coi” veut dire “rester muet” et “se coyer” veut dire, en parfait français, “se tenir coi”. Mais voilà. Horreur ! “Se coyer” est une expression provinciale ! Un bourguignonisme ! Et l’emploi d’un bourguignonisme était une faute à l’école publique républicaine, dont le rôle était sans doute de fabriquer de Lille à Perpignan, de Brest à Ménétreux-le-Pitois, des individus de série, capables de s’insérer dans la grande époque de progrès technique, industriel et social, qui se préparait activement.

A notre insu, lentement, courageusement, opiniâtrement, on nous arrachait au singularisme païen, pour nous préparer aux fructueux échanges universels, c’est-à-dire, pour pouvoir un jour, tous unis et confondus, nous servir des mêmes barèmes, des mêmes machines et devenir de bons consommateurs inconditionnels, se contentant des mêmes H.L.M. !”

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