03/10/2026
"La Billebaude"
C’est ainsi qu’au café, une grave discussion éclata.
Il s’agissait du monument aux morts de la Grande Guerre.
Des gens passaient dans la région, à ce moment-là, en disant “Comment ? Vous n’avez pas de monument ? Pourtant il y a un endroit tout trouvé, là, devant l’église, sur la place ! Il faut honorer vos morts ! Ils ont donné leur vie pour vous sauver, vous et vos enfants (...) ! Ils ont des droits sur vous !” (Sous-entendu : le droit d’avoir un monument.)
Bien sûr, ces nobles sentiments ne nous faisaient pas perdre de vue que tous ces beaux parleurs étaient précisément marchands de monuments et on ne se faisait pas faute de leur répondre : “Ce n’est pas cela qui les fera revenir, les pauvres malheureux” ou bien “L’argent que l’on mettra là-dedans, on ferait mieux de le donner aux veuves et aux orphelins !” ou encore “Faudrait plutôt ne plus jamais parler de ça !” et surtout “Encore de l’argent foutu en l’air !”.
Un jour, c’était pour l’Epiphanie, le père Tremblot* décida de m’emmener chez mes grands-parents paternels qui me réclamaient pour me donner mes étrennes ; ils demeuraient au village voisin, à six kilomètres. On partit tôt le matin, on coupa par les prés, puis par l’étang (...).
En arrivant au village, sous l’escalier de l’église, on vit une équipe de terrassiers qui s’affairait, et l’on nous apprit qu’ils préparaient le soubassement du “monument aux morts” ! Mon grand-père gronda : “Sacré milliard de vains dieux, ils sont foutus de l’avoir avant nous, leur monument !”
On m’a raconté que, rentré chez lui, il était allé nuitamment trouver le maire, l’adjoint, les conseillers à leur domicile en leur disant “Ca y est, ils vont l’avoir à Vandenesse, leur monument !”
Le lendemain, notre maire réunissait le conseil, et, vingt minutes plus tard, la décision était prise. Nous aussi, nous aurions notre monument !
Le plus difficile fut de choisir, car il existait des monuments de toutes formes, de toutes tailles, depuis le fantassin de bronze, casqué et colorié qui meurt en levant des yeux bleus vers le buste radieux de la République, jusqu’au poulet gaulois dressé sur ses ergots au fin dessus d’un poteau, en passant par le soldat victorieux, sain et sauf, pressant sur son coeur un lourd drapeau de stuc. Et j’en passe, et des plus savoureux.
On en parla passionnément dans les fermes, mais le temps pressant, car il fallait prendre ceux de Vandernesse de vitesse, on eut le choix heureux en s’accordant, d’urgence, sur une stèle de granit toute simple et qui, en somme, ressemblait tout à fait à un menhir. (...)
(...) Le tailleur de pierre mit vingt jours rien que pour graver, année par année, le nom de nos tués. Lorsque que, pour l’inauguration, on dévoila le menhir, on s’aperçut que ces noms recouvraient toute sa surface. A ce moment un silence terrible tomba sur l’assemblée consternée, qui mesurait pour la première fois, grâce aux hiéroglyphes mortuaires, l’effroyable hécatombe des paysans français.
J’entends encore le père Tremblot revenant de la cérémonie, gronder : “Sacristi ! Vingt-trois noms ! Oui, vingt-trois noms alignés sur la pierre ! Vingt-trois noms pour un village de cent-quatre-vingt-douze âmes, c’est comme si on nous avait alignés contre le mur des granges pour en égorger un sur huit !”
Henri Vincenot
* :: grand-père maternel du jeune Henri Vincenot
12:28 Publié dans où je lis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vincenot, henri vincenot, la billebaude, paysan, campagne, monde rural


















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