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05/12/2021

"MA CRUAUTE ENVERS LES POETES OU LES DRAMES DE LA VANITE"

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Extrait saignant des mémoires de Pierre Boujut, créateur de la revue La Tour de Feu)...
 
" MA CRUAUTE ENVERS LES POETES OU LES DRAMES DE LA VANITE
 
Pour un être de douceur et de bonté, j’ai souvent été cruel en tant que directeur de revue. Je coupais à ciseaux non-raccourcis dans les textes que je recevais ; au point de dire parfois à ceux qui piaffaient à ma porte : « J’ai retenu deux virgules et un point d’interrogation de ton poème… Ils sont très beaux ! »
Pourtant, quand on déclare en exergue de sa revue : Venez à nous pour les poèmes. Venez à nous pour l’amitié, quand on reçoit les poètes fraternellement, ceux-ci peuvent croire que « c’est arrivé »…
Il n’en est rien. Que vaudrait une revue composée sans aucun choix, sans aucun critère de valeur ni de signification ; dans laquelle, selon le vœu d’un de nos amis, anarchiste et mystique de l’égalité, chacun aurait droit au même nombre de lignes ? Ce serait un fourre-tout, comme dans ces revues formées autour d’un cercle littéraire et qui publient indistinctement tous les cotisants.
Les auteurs rebutés jugent différemment. Mon refus leur apparaît comme une insulte et ils secrètent tout plein d’amertume à mon égard.
L’un d’entre eux, à qui j’avais demandé quelques poèmes, considéra que demande équivalait à acceptation. Et comme ses poèmes furent refusés, il écrivit dans un article contre La Tour de Feu :
Quand Boujut m’écrit « Allez-y », je m’y mets comme un con. J’y croyais. J’avais pris ça au sérieux. Et lui me dit après : « Bon, ouais, merde, je regrette de vous avoir fait boulonner tout ça, mais vu les conditions de place, etc. » J’ai jamais moi joué au patron de revue, mais enfin dans les contacts que j’ai eu avec les jeunes je ne me serais jamais permis une chose comme ça, parce que j’aurais pensé qu’on risquait d’enthousiasmer le gars et si après je le refroidissais, ça pouvait le détruire. Boujut est tellement bourgeois qu’il ne s’est jamais rendu compte de ces problèmes-là… 
Telle fut ma cruauté ! Si j’ai écrit un jour Faire confiance au talent, c’est donner du génie !, encore faut-il qu’il y ait le talent. (…) Je ne puis magnifier que ceux qui en sont dignes. Quant à ceux qui ne le sont pas, ils peuvent bien dire que ma cruauté est « bourgeoise », c’est à dire hypocrite, puisque je me retranchais sur le manque de place plutôt que de dire franchement que leurs textes ne valaient rien. C’est déplorable, mais j’aggrave mon cas en ajoutant que, pour la qualité de La Tour de Feu, je n’ai même pas été assez cruel et que j’ai trop souvent accepté des textes « pour faire plaisir ».
Ca fait tellement plaisir d’être publié dans une revue, même de second ordre comme La Tour de Feu.
(…)
Emmanuel Eydoux (qui fut le poète éloquent et le prophète juif bien-aimé de toute ma vie en Tour de Feu) a parfaitement exprimé ce sentiment dans une de ses litanies :
Lorsque La Tour de Feu arrivait
- ô déchirement d’un numéro sans un poème de moi
Lorsque la Tour de Feu arrivait
nous cherchions d’abord notre poème
nous lisions d’abord notre poème
et nous l’aimions. 
La plupart des poètes réagissent de même et ils sont ulcérés quand leur « chef-d’œuvre » manque à l’appel.
Ces drames de la vanité blessée sont le symptôme de la maladie congénitale des poètes. Dans ma jeunesse je ne l’avais pas remarquée. Tout poète était sacré à mes yeux et j’aurais voulu que tous mes amis soient poètes. Depuis, j’ai déchanté et j’en suis venu à regretter d’avoir fait entrer dans la cohorte poétique des hommes qui, leur premier poème publié, se sont crus investis d’une supériorité sans égale, par laquelle ils allaient perdre simplicité et paix de l’âme.
Les poètes seraient merveilleux, les poètes seraient des surhommes s’ils ne se prenaient pas au sérieux, s’ils n’étaient pas dévorés par le démon de la vanité.
« Vanité égale gâtisme », me souffle Pierre Chabert. Hélas, combien de jeunes sont gâteux avant l’âge !
Il y en a qui vendraient leur âme pour être publiés. Et lorsqu’ils ont publié la moindre chose, ils sont à l’affut de la presser et si celle-ci les négligent – comme c’est généralement le cas – ils écrivent, téléphonent, protestent contre l’ostracisme dont ils sont « injustement » l’objet.
Au plus haut degré de la vanité, le médiocre se considère comme génial et il le déclare sans rire. C’est à ce niveau que se place la réflexion que me fit un jour le poète Henri Chopin. Il y a peut-être vingt ans de cela et je ne l’ai jamais oubliée.
J’avais remarqué qu’il lisait fort peu, bien qu’il prétendît tout connaître.
- Tu devrais lire Nietzsche, lui dis-je. Je ne suis pas d’accord avec sa vision du monde, mais (…) c’est le seul philosophe qui soit vraiment un poète.
- Qu’ai-je besoin de le lire ? Tout ce qu’il a pu écrire, je l’ai déjà pensé.
Et comme je me tournais vers sa femme pour la prendre agréablement à témoin de cette fatuité un peu grosse :
- Mon mari a toujours raisons, dit-elle.
Heureux et malheureux Chopin !
Dieu me garde de l’admiration aveugle des femmes (des hommes aussi).
Je n’ai jamais été adulé dans ma famille. Mais plutôt rabaissé. Ma mère craignait que je ne devinsse orgueilleux, étant donné ma tendance naturelle à « être content de moi ». Et je l’en remercie. Grâce à elle, je ne suis pas trop puant de cette vanité des poètes qui sent le poisson mort.
Quant à Chopin, il a continué sur cette fière lancée et il est devenu un petit caïd des laboratoires poétiques (…).
A ces beuglements humains, je préfère le beau langage des chats et des chiens.
J’ai connu encore un poète suisse qui se surnomme Osiris et qui eut l’ineffable culot de fonder - de son vivant – une « Société des amis d’Osiris », afin de lutter contre la conspiration du silence dont il était, bien entendu, l’objet et pour accélérer une consécration qui tardait à venir. A ma connaissance, il n’en est pas encore mort ! La vanité est un fortifiant sans égal.
Je pourrais aussi parler de ceux qui venus humbles admirateurs pour être publiés dans La Tour de Feu, ont superbement renié celle-ci dès qu’ils furent acceptés dans des revues parisiennes et qu’ils fréquentèrent des gens qui « comptent » plus que moi. (…)
De ces jeunes arrivistes, je ne citerai que Serge Fauchereau. Il aimait beaucoup ma revue et je publiais quelques-uns de ses articles sur la poésie anglo-américaine. Mais il nous reprochait ce « refus de parvenir » qui se manifestait en particulier par notre irrespect envers les grands noms de la poésie actuelle diffusés par les grands éditeurs, et par notre sympathie vis-à-vis de poètes inconnus publiés en plaquettes aux tirages microscopiques. Telle n’était pas la morale de Fauchereau. Et s’il a atteint une notoriété, d’ailleurs justifiée, dans la critique parisienne, c’est avec des moyens plus classiques que les nôtres.
Pour moi, sa petite âme ne vole pas bien haut depuis le jour où, ayant pu passer un premier article dans le Figaro littéraire, il me déclara :
- Je veux bien continuer à donner des articles à La Tour de Feu, mais sous un pseudonyme.
- De quoi, de quoi ? rétorquai-je. Sous un pseudonyme. Tu as donc déjà honte de participer à ma revue ! Tu penses que d’y laisser traîner ton nom, ça risque de nuire à ton avancement parisien ! Eh bien, tes articles tu peux te les mettre au cul !
A son avantage, je pourrais dire qu’il eut au moins le courage de la sincérité et qu’il manifesta franchement son mépris, alors que tant d’autres « arrivés » ne m’ont plus jamais donné que leur silence.
Je pourrais aussi parler de ceux qui e distribuent leurs louanges qu’à l’usage interne et qui se gardent bien, par crainte de se compromettre, de célébrer La Tour de Feu en dehors de ses murs. Ils l’admirent sans réserve, mais ils ne répandent pas leur admiration. Ce sont des flatteurs prudents. L’espèce n’est pas si rare.
Je reconnais toutefois que mes griefs sont mal venus. Je n’ai pas le moindre droit sur qui que ce soit. Ce n’est pas parce que j’ai accueilli fraternellement tel ou tel jeune poète qu’il doit me vouer une reconnaissance éternelle. D’autant moins que mes critiques, ma sévérité ont souvent vexé, ulcéré, mortifié…
De loin, La Tour de Feu peut apparaître comme une machine, non point à faire des dieux, mais à sacraliser les poètes. J’en ai reçu des centaines durant quarante ans de vie en poésie. Combien en ai-je déçus ? Au moins les trois quarts. "
 

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